Féministe, un parcours
55 minutes dans la tête d'une femme

"S'il y a des femmes de tempérament dans ma famille, il n'y a pas eu de militante féministe. J'étais un petit pois sans conscience de l'histoire des petits pois. Or c'est TRÈS important pour un petit pois de connaître son histoire."

Laissez moi vous raconter comment je suis devenue féministe.

Tout d'abord, je précise que je n'ai pas subi de violences graves, et que je n'ai rien contre la plupart des hommes, que je considère aussi endoctrinés que nous avons pu, pouvons l'être. Les violences que j'ai subi sont celles liées au sexisme et préjugés ordinaires. Se sentir un bout de viande, être ramenée à une petite chose fragile trop souvent, ne pas être prise au sérieux selon les sujets, être bassinée par l'importance de trouver quelqu'un et de devenir mère pour s'accomplir en tant que femme. Tout ça, tout ça. Mais, c'était déjà trop pour moi.

Je n'ai jamais acceptée d'être réduite à mon sexe, et j'ai longtemps été en colère contre les différences notables qui jalonnent les possibilités de développement entre les garçons et les filles. Une injustice que je pouvais vivre parfois très violemment. Car mes amis masculins avaient tendance à minimiser voire nier ce que je leur relatais. Ce qui non seulement avait le don de m'énerver encore plus, mais aussi d'ouvrir une souffrance qui semblait vouloir creuser un fossé.

A la naissance de ma fille, ma colère et mes souffrances sont arrivées à une sorte de paroxysme. Mon compagnon n'était pas à priori machiste, mais l'autoroute invisible est costaud si l'un et l'autre vous avez grandi dans la routine patriarcale. J'ai subi cette espèce de machine impalpable et implacable m'amenant gentiment à sacrifier mes ambitions, alors que lui les vivait de plein pied avec une évidence absurde. J'ai rué, implosé et bataillé. Cela s'est fait dans la douleur. Parce que je ne me comprenais plus, je ne me supportais plus dans mes incohérences.

Je me suis attaquée à tout chez moi, en moi.

Parce que c'était bien moi qui devait agir pour moi. Pas mes parents, pas mon compagnon. Lui, la situation lui allait. J'ai dû comprendre ce qui me faisait mal. J'ai dû comprendre ce que je voulais. J'ai dû m'entendre et apprendre à me respecter. J'ai découvert chez moi quelque chose que je ne voyais pas, et qui m'a abasourdi ! J'étais étrangement passive par rapport à tout ce qui était important dans ma vie !

Cette découverte fut très dure. Mais aussi une libération.

Prendre sa vie en main parce qu'on a des envies, des ambitions, des nécessités intérieures quand rien ne vous a appris à le faire. C''est un tour de force dont je suis sacrément fière. Le meilleur service que je me sois rendu.

J'avais déjà depuis un bout de temps envie d'écrire sur ce que peuvent vivre les femmes. J'étais prête.

J'ai commencé à lire. Virginie Despentes, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Françoise Héritier, Valérie Toranian, Elisabeth Badinter, l'histoire du féminisme du moyen âge à nos jours, des articles, des recherches sur internet. J'ai cherché tout ce que je ne savais pas.

Me pencher sur notre histoire collective m'a permit cette chose inestimable de ne plus prendre les choses personnellement. De me replacer, exit la colère et la souffrance. Juste la découverte et la compréhension, et enfin la possibilité de comprendre ce qui m'appartient, et ce qui me dépasse. Ce sur quoi, je peux agir.

Je vis depuis en adéquation avec mes convictions, et par boule de neige navigue dans un entourage, attentif et respectueux. Et toujours le même compagnon. Un homme sensass que mes questionnements et réflexions ont fait bouger aussi dans ses responsabilités et nos rôles.

Et je suis féministe. Evidemment. Comment ne pas l'être ? Si les lois nous permettent aujourd'hui de pouvoir à priori prendre en main nos vies, les mentalités n'ont pas toujours suivi.

" Les femmes ont accès à l'instruction, elles sont même plutôt bonnes à l"école, mais comme par miracle, on en retrouve toujours aussi peu aux postes de responsabilités et dans les instances décisionnaires. L'essentiel des travailleurs pauvres et précaires sont des femmes. IL y a toujours des écarts de salaires. Et les orientations demeurent encore largement sexuées. De plus, selon l'INSEE, les femmes françaises passent encore un peu plus du double de temps que leur homme pour ce qui est de s'occuper des enfants, et chaque jour  1h30 de plus que les hommes aux tâches ménagères. L'information sur la sexualité est toujours aussi tabou au final. Les plannings familiaux d'ailleurs, j'en profite pour vous informer, disparaissent à vue d'oeil faute de relève. Les pilules remboursées se compte sur les doigts d'une main. Le droit à l'avortement est des plus fragiles. Récemment la loi sur le harcèlement sexuel a été supprimée avant même que celle la remplaçant soit mise en place, annulant de fait tous les procès en cours. Le viol n'a pas disparu. Et aujourd'hui encore en France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint." (Extrait)

Les femmes qui se sont battues ont dû penser que les choses changeraient peut-être plus vite, de manière plus évidente dans la vie quotidienne, au sein du monde professionnel, et décisionnaire. Que les femmes pourraient enfin prendre une vraie place à égalité de l'homme dans la société. Mais le poids des habitudes est grand concernant nos manières de penser, et s'il y a bien une chose à laquelle j'ai dû me résoudre, c'est qu'il y a une bataille idéologique toujours en cours, et que tou.te.s ne souhaitent pas l'égalité. Question de pouvoir, de confort, de légitimer ce qui a été véçu, de peur de perte d'identité absurde. La dévalorisation du mot féminisme n'a rien d'un hasard. Les avancées en terme de droit des femmes sont récentes, fragiles et incomplètes. L'égalité femmes-hommes reste un combat actif.